Bankhouse Manor 1888, Derby (Tasmanie)
Nous voulions vous parler du Forest EcoCentre de Scottsdale, un bâtiment écologique abritant un office de tourisme, créé, et c’est plutôt paradoxal, par Forestry Tasmania, l’organisme en charge de l’exploitation forestière ici. On voulait donc vous parler de cette construction plutôt ingénieuse et aussi de ce que l’on a perçu comme un antagonisme.
Mais parfois, la vie prend des tournures inattendues. Et les rencontres les plus singulières se font souvent au détour d’un chemin. Ou au volant d’un bon vieux van au hasard de routes alternatives !
Nous quittions donc Scottsdale pour nous rendre à Saint Helen’s, sur la côte est. Comme nos arrêts se font au gré des envies et perceptions personnelles quant à l’endroit traversé, lorsque nous avons aperçu les premières maisons de bois bric-à-brac de Derby et ses quatre paraboles peintes de couleurs fantasques, on a comme ressenti le besoin pressent d’en découvrir plus. Et grand bien nous en a fait !
Au coin de la rue où nous avions garé notre serviteur motorisé, une ancienne banque restaurée en boutique d’antiquaire-musée nous interpellait.
A peine franchi le seuil, une odeur agréable et surannée vint titiller et enchanter nos narines. Elle rappelait l’odeur d’après-midi passé à fouiller le grenier de grand-mère à la recherche de trésors enfouis. Et de trouver cette boîte à bijoux qui, une fois ouverte par de petites mains fébriles et impatientes, libérait une douce senteur de rose fânée.
Derrière le comptoir, une dame généreuse et coquette nous posa la question usuelle : « D’où venez-vous ? ». Notre réponse l’enchanta, amoureuse de la France qu’elle était et, qui plus est, bien décidée à s’installer en Provence dans les années à venir. Au fil de la conversation, elle se mit à parler de wwoofing. Nous saisissions l’opportunité au vol et lui demandions si elle-même était hôtesse. « Oui, depuis hier. ».
Quelle coïncidence merveilleuse ! Voulait-elle de nous en tant que premières wwoofeuses ? Elle fût immédiatement emballée et sa réponse fut positive. Elle nous convia alors à une visite de l’antichambre interdite au public, sa maison.
Sept années auparavant, Sandra Fox-Spencer avait ouvert un nouveau chapitre dans sa vie de professeure d’histoire et d’art, et artiste elle-même, en tombant amoureuse de cette ancienne bâtisse, et de son passé remontant à la fin des années 1880. Sa décision était prise : elle allait la racheter et la rénover en respectant scrupuleusement ce qu’elle avait été. Grâce à Sandra, ce bâtiment est aujourd’hui le seul du nord-est de la Tasmanie à être classé au rang de National Trust.
Pour coller au mieux à l’histoire minière de la région, une pièce y est réservée à l’immigration chinoise venue pallier le besoin de main-d’œuvre de l’époque. On y trouve foultitude de bibelots, encriers, vases, tasses, coquillages, ombrelles et nécessaire à calligraphie.
Passées cette pièce diffusant de la musique chinoise en fond sonore, nous pénétrions dans le petit couloir séparant la boutique de la maison. Une porte ouverte nous laissait entrevoir une chambre au charme d’antan, tapisserie à fleurs, couvre-lit et lit doré très haut en fer forgé. A notre grande surprise, Sandra nous annonça que ce serait notre chambre !
Nous descendions ensuite l’escalier pour parvenir aux pièces principales et à la raison de notre séjour ici, le jardin, pour lequel notre hôtesse avait besoin d’aide. Par la fenêtre de la salle à manger, des pommiers offraient leurs fruits généreusement. Et Sandra se mit à parler de tartes aux pommes et compotes que nous cuisinerions ensemble. Nos papilles en furent enchantées et l’on se prit alors à rêver d’un univers de délices sucrés et de senteurs fruitées.
Sur un meuble bas de la salle à manger s’étalait en photos d’époque la vie de cette dame énergique et bonne vivante. « Voici mon premier mari… », s’exclama-t-elle en nous montrant une photo jaunie par le temps. « Et là, c’est le deuxième. Je suis un peu une sorte d’Elizabeth Taylor ! », se prit-elle à rire. Et nous riions de bonne grâce avec elle.
Aux côtés de ces mariages se trouvaient les photos de ses fils de 31 et 23 ans. Le plus jeune allait devenir papa en août et notre Sandra avoir la joie de devenir grand-mère pour la première fois.
A 62 ans, elle avait voyagé intensivement et connaissait plusieurs vies. Elle était toujours éprise de rencontres et de découvertes, avait des projets plein la tête et une énergie à déplacer des montagnes.
Lorsqu’elle s’adressait à vous, elle vous regardait droit dans les yeux et son regard était si appuyé qu’elle semblait lire vos pensées et vos souvenirs les plus enfouis.
Malheureusement, au dehors, la pluie faisait des siennes. Apparemment, elle devait sévir encore deux jours durant. Sandra nous proposa donc de revenir plus tard car elle refusait de nous faire travailler dans ces conditions.
Nous tombions d’accord sur ce point et lui donnions rendez-vous sur le chemin du retour.
Ces rencontres au gré du vent, provoquées ou imprévues, font la richesse de cette expérience aux antipodes. Et valent bien plus que n’importe quel bâtiment high-tech du monde…