Etat des lieux, Broome (WA)

Publié le par Laetitia et Nelly

Ah, l’Australie et ses kangourous… Ah, les surfeurs sur les plages de sable fin… Ah, les koalas perchés sur leurs eucalyptus… Oui, l’Australie, c’est tout ça, mais c’est aussi tout autre chose… Loin des poncifs et les yeux trop grands ouverts, voici un état des lieux de ce que l’on apprécie quotidiennement à l’heure où l’on vous parle.

Cette impression souvent nous saisit et l’on se dit que ce voyage nous confronte plus qu’il ne le faudrait à la misère humaine au cœur même d’un pays industrialisé et développé. Misère sociale, misère économique…
Ce pays est bel et bien un pays riche par de nombreux aspects – sa société de consommation exacerbée, son train de vie, son économie capitaliste -. Mais derrière cette image lisse se cache un côté hideux, une face honteuse que le simple touriste ou celui qui se plaît à survoler et papillonner ignorera et bien lui en fera.
Pour ceux qui, comme nous, sont immergés bon an mal an dans l’œil du cyclone, d’autres contours se dessinent, à des années-lumière des images d’Epinal et des clichés carte postale.
Pour la énième fois depuis notre arrivée, nous partageons le quotidien d’une classe sociale désenchantée, qui travaille d’arrache-pieds pour joindre les deux bouts. Qui ne s’accorde aucun plaisir, aucun loisir, ou plutôt qui ne peut se les accorder. Nos collègues de ménage ont entre 45 et 65 ans pour la plupart, vivent dans des logements sociaux au mieux, des campings en général.
Ici, il faut savoir que louer un logement est quasi une honte sociale. L’on se doit d’être propriétaire d’un chez-soi. Aucun de nos collègues ne l’est… Ils fument pour la plupart, une autre caractéristique de l’Australie pauvre. L’Australien de classe moyenne supérieure, lui, fait du sport de manière régulière et souvent intensive (dans les grandes villes surtout) et ne fume pas. Surtout pas ! La clope, c’est pour l’autre, le pauvre. Cette simple chose qu’est la cigarette prend une dimension de véritable instrument de catégorisation sociale.
Nos collègues bossent entre 40 et 80 heures pour pouvoir prétendre à un salaire décent. Ils font, cela va sans dire, partie de l’Australie qui se lève tôt. Certains cumulent même deux emplois car la loi les y autorise.
Ah, tiens… Nous avons également une jeune collègue de 22 ans bientôt, en août, Suzie. Elle a deux enfants en bas-âge, 4 et 3 ans. Son partenaire est en prison à Darwin et elle vit avec sa belle-famille dans une maison de quatre chambres. Autant de familles partagent cette résidence, soit au total vingt personnes !

Pour vous résumer notre journée de travail, nous commençons par faire le ménage dans des maisons cossues, possessions de familles blanches, composées d’un couple et de deux ou trois enfants.
Chaque maison a son style propre, mais dans chacune d’elles, la chambre d’enfant tient une place particulière. Dans certaines, celle-ci est un temple high-tech, dotée des dernières technologies, télévision, lecteur DVD, ordinateur, console… Dans d’autres, elle devient cliché, rose pour la fille, bleu pour le garçon, poupées et barbies dans un cas, voitures et jeux de construction dans l’autre. Même les lectures y sont sexuées. Et puis, il y a celles qui sont de véritables cavernes d’Ali-Baba, voire des petits musées. Poster encadré « Tintin au Tibet » (en français dans le texte), dessin original de Walt Disney, jouets en bois, bibliothèque chinée chez les antiquaires au grand plaisir de maman.
A partir de 11 heures, on se rend dans nos centres commerciaux respectifs. Et là, un tout autre spectacle s’offre malheureusement à nous. Celui des oubliés de l’Australie… Les Aborigènes affluent en nombre du bush avoisinnant. Ils se ruent dans les toilettes publiques du magasin pour prétendre à une toilette. Ils sont plus qu’imbibés d’alcool, ou peut-être est-ce leur corps qui réagit plus difficilement aux breuvages. Ils s’interpellent, titubent, ont le regard vide. Parfois même, des gamins de 7 ou 8 ans s’enferment dans les toilettes pour sniffer de la colle.
L’Australie est un pays riche et développé et pourtant, une partie des Aborigènes de Broome où l’on se trouve, vit dans les champs bordant la ville. Pas de murs, ni de cloisons métalliques, mais un tout autre type de favella. Quelques chaises et cartons épars, les déchets du repas de la veille, témoignent de leur passage, délimitent leur possession du moment.
Il faut les voir errer sans but dans les rues moites, s’interpeller, hausser le ton entre eux et s’insulter. Parfois, une blessure purulente s’infecte, qu’ils soignent à grosses gorgées d’alcool fort pour oublier la douleur. Mais la blessure en elle-même reste une plaie béante qui finira amputée.
Le gouvernement a même mis en place des taxis gratuits pour eux, afin de les conduire au creux de l’enfer : la ville. Là, ils peuvent se laisser aller à leurs plus bas instincts… Lorsqu’ils sont incapables de tenir debout, des minibus, connus sous le nom de Kullari Patrol, les cueillent alors pour les retourner dans le bush.
Ceux-là font partie de la minorité visible. D’autres vivent dans des maisons qui abritent plusieurs familles ou vivent comme n’importe quelle famille blanche. Ceux-ci se fondent dans la masse et passent inaperçus. D’autres encore vivent dans des dry communities, ces communautés sèches où l’alcool est prohibé. D’ailleurs, beaucoup de ces Aborigènes retrouvés en ville à la limite du coma éthylique se sont enfuis d’une communauté sèche pour venir goûter aux plaisirs de l’interdit. Souvent, ils y retournent après quelques semaines de débauche irraisonnée.
Aucun intervenant social, aucun personnel médical n’a jamais été entrevu pour les consulter. Pour autant, ça n’empêche pas les boutiques de vendre des artefacts aborigènes, des didgeridoos et autres boomerangs hors de prix.
La ville de Broome, comme la plupart des villes d’Australie, vantent son passé aborigène et son multiculturalisme. Pourtant, c’est comme si, malgré les Sorry days, les pardons et les larmes versées (vraies ou simulées), le gouvernement n’attendait qu’une chose : l’extinction d’un peuple ancestral et de la plus vieille culture au monde encore vivante.
On s’interroge… Que faire alors ? Quelles mesures mettre en place qui aient du sens, autre qu’un simple assistanat financier qui a montré ses limites ? Un Patrimoine de l’Humanité immatériel pour préserver les cultures et les peuples menacés ou en voie d’extinction ? Car les Aborigènes sont loin d’être les seuls menacés par les diktats de l’économie de marché et la loi du plus fort.
On a déraciné ces gens sans les consulter et encore de nos jours, certains sont comme des âmes en peine, errant à la recherche de leurs Dreamings et leurs songlines, le Temps du rêve et le chant des pistes…
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Publié dans Carnet de Route

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