Deux dindes dans un champ de navets
Cela faisait plusieurs jours, depuis que nous avions quittées Sandra et son jardin métamorphosé par nos soins, que nous cherchions en vain un travail rémunéré.
Tous les exploitants chez qui nous quémandions du travail nous renvoyaient vers des agences de recrutement qui, elles, nous informaient qu’elles ne recrutaient pas encore et que, de toute façon, il y avait énormément de concurrence dans le coin.
Alors, lorsque, ce matin, Nelly appelait la Harvest Hotline et que son interlocuteur l’informait d’une ferme au nord-ouest qui recherchait des cueilleurs, notre attente nous semblait enfin récompensée.
Deux ou trois heures de route et nous étions presque parvenues à notre lieu de rendez-vous. « Presque », car nous étions perdues au milieu de nulle part, sur une route de campagne entourée de bois. Heureusement, le portable indiquait un peu de réseau, chose plutôt rare dans un endroit pareil (peut-être n’étions-nous pas si paumées), ce qui nous permit de contacter Leon. Il vint sur le champ nous chercher. La soixantaine grisonnante et la démarche boitillante, due probablement à une hanche estropiée, il s’adressa à nous avec un fort accent néerlandais avant de nous conduire à la ferme… quelques mètres plus loin !
Comment expliquer notre première impression ? La plantation de navets (car c’est de navets dont il s’agit) était immense. Nous arrêtions la voiture au bout du champ plutôt boueux et Leon nous proposa de nous présenter le travail. Il regarda les claquettes à nos pieds et nous dit : « Vous avez d’autres chaussures ? ».
Le chemin était parsemé de navets écrasés et devant nous, trois paires d’yeux nous fixaient. Ces yeux avaient également un visage et ces visages étaient plutôt de ceux qui n’ont connu que la terre. De ceux dont l’éducation s’est arrêtée abruptement. De ceux qui ont vécu là, dans ce coin perdu du nord de la Tasmanie, et ont difficilement vus plus loin que la ville d’à côté. Pas par choix délibéré mais plutôt par manque de choix, parce que partir voir ailleurs ne va pas de soi de ce côté de la barrière.
Alors, lorsque Leon nous a présenté à la paire d’yeux sensés être le boss comme étant deux nouvelles recrues, cette paire d’yeux s’est écarquillée et s’est finie en sourire. Un sourire ni moqueur, ni sarcastique mais plutôt un sourire qui disait « Qu’est-ce qu’elles viennent faire ici ces deux-là ? Elles vont certainement pas tenir deux jours… ».
On nous a présenté à nos futurs collègues, dont les univers semblaient aussi éloignés du nôtre que peuvent l’être ceux de la dinde et du navet. Nous étions au cœur de l’Australie, la vraie, la terroir.
Notre boss, grand moustachu à lunettes maigrichon, au visage anguleux et à la tignasse tellement ébouriffée qu’on le croirait tout droit extrait du lit, nous a proposé de rester sur sa propriété, juste en bas du champ. Nous installions donc notre petite cuisine-salle-de-bain en kit sous l’étable, au milieu des bottes de foin et des excréments de cheval. Décidément, on aime profondément la campagne et la campagne profonde nous le rend bien !
De là à savoir, à présent, si nous allons tenir dans la boue et le froid, on se fera une joie de vous le narrer. Plus tard…